Le peintre d'art sacré

Comme on le verra, mon père s'orienta d'instinct vers les sujets religieux. Même à cette époque, c'était très exceptionnel. Il réalise ses premières oeuvres dans les églises du voisinage : Le Hézo, Sarzeau et Surzur en 1937 où il nous a laissé une très émouvante Vierge à l'enfant au milieu de gerbes de blé rappelant l'origine rurale de la paroisse. EN 1932, il exécutera aussi un chemin de croix à Pont-l'Abbé en l'église de Notre-Dame des Carmes, curieux mélange entre l'aspect du vitrail et de la peinture. La technique utilisée est le "Lap" (1). C'est du Xavier de Langlais inconnu, cela ressemble à une peinture japonisante, c'est résolument moderne. Ce chemin de croix à été exposé à Trévarez en 1994. Cette oeuvre a été très apprécié par les jeunes qui ont été surpris par sa modernité.

Très tôt, il se lia d'amitié avec l'architecte James Bouillé avec lequel il fonda un groupe, "l'Atelier Breton d'Art Chrétien". James Bouillé fut l'architecte de la chapelle du collège de Lannion - C'est donc tout naturellement qu'il s'adressa à mon père pour la décoration intérieure de l'église où il réalisa une grande décoration au dessus du choeur, puis un splendide chemin de croix qui, 60 ans après sa réalisation, a gardé la même fraîcheur. Cette chapelle est le témoignage précieux de ce que pouvait concevoir cet atelier . Tout est harmonieux et réalisé dans le même esprit. Il avait tout juste trente ans lorsque qu'il réalisa ces deux dernières oeuvres. En quelques années Xavier de Langlais a acquis une maîtrise incomparable, il est à l'apothéose de son art. Il fait ce qu'il aime, pour s'exprimer il a besoin de grandes surfaces vierges qui à d'autres donneraient le vertige; pour lui cela l'exalte, le stimule. Il conservera ce sentiment tout le long de sa carrière, en exécutant la décoration de l'église d'Etel en 1958, il avait toujours ces mêmes impressions et le regret de ne pouvoir s'exprimer plus souvent de cette manière. 

1-On sait peu de choses de cette technique en dehors de ce qu'en dit un petit document publicitaire rédigé par mon père : "Apportant à l'embellissement du sanctuaire l'aide précieuse d'une technique parfaite, le Lap associe son effort de beauté à celui de l'Atelier Breton d'Art Chrétien. Un panneau de Lap est une véritable fresque pétrifiée à surface lisse, polie comme un miroir. Le Lap réalise toutes les nuances! Moins coûteux que la mosaïque, plus riche de possibilités, le Lap est plus résistant que n'importe quel matériau naturel ou artificiel. Une oeuvre en Lap durera des siècles". Le Lap s'est assuré de la collaboration de Xavier de Langlais. Sur le même document l'on trouve le renseignement suivant: "Le Lap, procédés Séailles, Brevetés S.G.D.G., Société anonyme le Lap au capital de un million. La pierre-cristal aux mille nuances. Le Lap - 166, route de Montrouge, Malakoff (Seine)." Ce qui semble vouloir dire que Xavier de Langlais et l'Atelier d'art Chrétien n'étaient pas les inventeurs de ce procédé, mais ses représentants exclusifs pour la Bretagne. Il réalisera en 1936 le chemin de croix de l'église de La Baule que l'on peut encore admirer aujourd'hui.

De 1939 à 1950, du fait de la guerre et de ses conséquences, il n'eut pas l'occasion de réaliser de grandes décorations. Ce ne fut qu'en 1955 qu'il put reprendre des oeuvres de grande dimension, et, c'est au cours de l'été de cette même année qu'il réalisa l'un de ses chef-d'oeuvre dans l'église de La Richardais, non loin de Dinan. 

Il commença par deux grands panneaux, l'un représentant Saint-Lunaire, l'autre Saint-Malo, puis, dans la même église l'année suivante, un magnifique chemin de croix réalisé comme une tapisserie, retraçant l'agonie du Christ. C'est certainement l'une de ses meilleures réalisations.

La céramique le tentait également, ayant toujours à l'esprit ce soucis de pérennité. Il s'acheta un four à céramique et toute la documentation existante en la matière et comme au temps de sa jeunesse, entreprit de faire ses premières expériences. Il commença par faire des petites décorations sur un seul carreau, c'est comme cela que nous avons quelques charmants nus féminins. Son expérience étant un succès, il se lança dans des décorations un peu plus grandes, notamment des têtes de Christ qui sont magnifiques, puis un chemin de Croix pour l'église de Ploemeur en 1960, à côté de Lorient. Cette oeuvre est excellente. En outre, l'église ayant eu besoin d'être restaurée, elle l'a été en fonction de ce chemin de croix qui rayonne maintenant au milieu de cet édifice. Le chemin de croix est aujourd'hui inscrit à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques.

Une autre décoration, profane celle là, également réalisée sur céramique, totalement inconnue puisqu'elle se trouve dans la salle de bains de Cohanno, mérite d'être signalée, ses oeuvres sur ce support étant peu nombreuses, est d'une excellente facture. Il s'agit d'un décor aquatique, représentant des grenouilles remarquablement dessinées, des herbes, des poissons. Mon père aimait ce décor, au point que déjà très malade, il m'avait demandé de lui rapporter sa maquette dessinée au fusain sur un papier craft, du genre de celle de l'aveugle à la flûte.

En 1965, il décorera enfin le choeur de l'église d'Etel d'une très belle vierge, aux pieds de laquelle des marins pêcheurs lui offrent le produit de leur travail.

Dès la fin de la guerre de 1939-1945, la Tableau de Mission France commençait à se déchristianiser, deux ordres de frères prêcheurs tentèrent d'endiguer ce mouvement : les Capucins et les Montfortains et prirent leur bâton de pélerin pour aller de paroisse en paroisse prêcher la bonne parole. Faute de disposer du matériel de communication que nous connaissons aujourd'hui, Xavier de Langlais fut sollicité pour les aider dans leur tâche. Ils lui commandèrent de nouveaux tableaux mieux adaptés aux temps modernes, renouvelant et adaptant les éternels thèmes religieux du bien et du mal.. Il a été répertorié au moins seize tableaux peints par mon père. La qualité picturale de ces oeuvres est indéniable d'une part et, d'autre part les scènes qu'il représente nous démontrent aussi l'évolution qui s'est faite dans l'église en moins d'une décennie, On est passé d'un Dieu vengeur à un Dieu miséricordieux, les premiers sont torturés, le diable et les méchants sont partout présents. Dans la seconde période, à la sortie de la guerre, le message que l'on veut faire passer est beaucoup plus apaisant. Cela correspond aussi à la métamorphose qui s'est opérée dans le style de l'artiste qui est passé lui même d'un trait rude à des lignes plus arrondies, plus nuancées...

Ses principaux commanditaires furent pour les Capucins le Père Médard et pour les Montfortains le Père Rozec.

L'histoire de ces fameux tableaux de mission a été très bien racontée et abondamment illustrée dans un remarquable ouvrage "Les chemins du Paradis"