Jean-Gabriel PELTIER, Journaliste français (1760 - 1825) - FIN


L'AGENT DU ROI D'HAÏTI

(Au cous de ce chapitre il est indispensable de lire la page "Histoire d'Haïti")


Toujours en exil à Londres Jean-Gabriel devint "chargé d'affaires d'Haïti" de 1807 à 1816, titre plus officieux qu'officiel qui va lui permettre une honnête aisance... Avec sa "gentillesse" habituelle Chateaubriand résume ainsi sa fonction: "Ambassadeur du roi nègre Christophe... correspondant diplomatique de M. le Comte de Limonade, et buvant en vin de champagne les appointements qu'on lui payait en sucre..." On peut rire des titres de ces nouveaux nobles: prince de Trou-Dondon, duc de Marmelade et baron de la Seringue, n'oublions pas que nous avons notre duc de Bouillon, ces titres créoles étaient issus du nom des plantations.
Les intérêts de la famille Peltier à Saint Domingue, son expérience, la qualité de ses informations faisaient de Jean-Gabriel le spécialiste incontesté de Saint Domingue.

Sa lutte contre Napoléon et la campagne de Leclerc l'avaient amené à rendre compte de ces événements dans ses journaux, l'Ambigu était très apprécié à Haïti (par le Nord dirigé par Christophe comme par le Sud dirigé par Pétion). En effet Peltier ne se privait pas de faire un parallèle entre le roi Henri et Napoléon, ces éloges remplissaient d'aise le roi Henri qui n'en voyait pas le côté ironique. Ainsi Bruno Blanchet, secrétaire d'état de Pétion, écrivait à Peltier en 1807:

"Dans les moments de répit que vous accorderez à l'Empereur Napoléon, je vous recommande de vous occuper un peu de l'Empereur Christophe, qui se qualifie de successeur naturel et légitime de Dessalines"
(dictateur assasiné en 1806).

Finalement c'est avec le roi Christophe que Jean-Gabriel Peltier fit affaire, payait-il mieux ?
Napoléon BONAPARTE

Malgré la confiance dont jouissait Peltier auprès du cabinet anglais et la qualité de ses rapports, ses démarches pour faire reconnaître Haïti n'aboutirent jamais, c'était trop tôt. L'Angleterre désirait commercer avec l'île considérée comme la plus riche des Antilles, mais reconnaître des esclaves révoltés l'inquiétait pour ses propres possessions. Sans plus de succès Peltier chercha à négocier auprès du gouvernement français pour les anciens colons une indemnisation de 10%, il pensait que c'était un bon arrangement et conseillait aux français de compenser la perte de Saint-Domingue par le développement de leur tourisme !. Poussé par le lobby "créole" Louis XVIII refusa, il voulait faire valoir ses "droits dormants", aussi le ministre Malouet proposa à Peltier une mission exploratoire en Haïti qu'il refusa, bien lui en prit, l'un des envoyés fut emprisonné par Christophe et mourut assassiné.
Sans doute lassé de ces insuccès et indisposé par les écrits parfois équivoques de Peltier:

"Mon roi me traite comme un nègre, Mais mon nègre me traite comme un roi."

le roi Christophe suspendit ses versements en 1816.


UNE FIN DE VIE DIFFICILE

Son procès avec Napoléon lui avait amené une grande notoriété, la souscription lancée pour la parution de son procès a du lui rapporter gros, mais ainsi était Jean-Gabriel, 8 mois plus tard il demandait une aide au Literary Fund... pour éviter de connaître à nouveau les geôles , ce genre de "malheur domestique", comme il disait, était fréquent chez les émigrés car "nous éprouvons plus vite que les autres les conséquences d'un premier échec dans nos petites spéculations"... l'ennui est qu'il n'était pas à sa première "petite spéculation"...

Ses fonctions d'attaché à l'ambassade de Suède à Londres, lui valent d'être décoré en 1816, de l'Etoile-Pôlaire, le plus clair bénéfice de cette affaire fut la mise au Mont-de-Piété de cette croix.
Au revenu que lui rapportait l'Ambigu, diffusé dans le monde entier, il faut ajouter ses émoluments de traducteur, les revenus de ses éditions, de sa librairie et de l'import-export, mais les "petites spéculations" et le jeu mangeaient tout ça.

En 1812, ses dettes sont telles que toutes ses affaires personnelles, y compris sa bibliothèque sont vendues, il apurera ses dettes jusqu'en 1823! Malgré tout de La Gardie nous raconte son dîner chez Mrs Crompton et ses "jolies cousines": "C'était charmant, le cher Peltier a été plein d'esprit et gai. Il a écrit des vers, fait des calembours et raconté des anecdotes. Le dîner ne s'est terminé que vers 1 heure..." c'était un an après sa saisie ! il était en période de "joyeuse détresse"... pas trop perturbé par l'argent qu'il devait y compris à sa belle-famille.

La chute de Napoléon le voit se précipiter à Paris, mais la reconnaissance de Louis XVIII ne lui est pas acquise, malgré l'appui de Fontanes il n'est pas reçu par le roi. Il dira du roi:

"Allez à Paris, mes enfants, allez voir un dindon qui se plume lui-même"

Ses anciens créanciers se manifestant, il préfère regagner Londres où il retrouve d'autres déçus de la monarchie, mais il s'agit d'une minorité. Faute de lecteurs l'Ambigu, toujours dans l'opposition, arrêtera de paraître en 1818. Ceci le décide à rentrer à Paris en 1820 et à demander une pension, il obtint ainsi 5.000F par an qui s'ajoutaient aux £400 du Foreign Office, mais pour mener son train de vie habituelle c'était insuffisant ! malgré quelques aides supplémentaires de Chateaubriand, du duc de Bordeaux et de Monsieur.

Contrairement à la légende il n'est pas mort dans une mansarde, mais dans un appartement où il vivait avec une anglaise. Sa succession étant désastreuse, son épouse n'ayant pas d'enfant préféra la refuser. Une malle pleine de correspondances anciennes fut transportée à la Préfecture de la Seine, où l'on a perdu sa trace, cela arrangeait beaucoup de gens, il préparait des "Mémoires privées et anecdotiques sur la Révolution française".

On a le sentiment d'une vie gâchée, bien que faite de clairvoyance, cet homme avait de grandes qualités et d'aussi grands défauts, il resta fidèle à ses amis et à sa conception personnelle de la monarchie. Une vie aussi bien remplie et cocasse (il faut le reconnaître) si elle ne doit pas tomber dans l'oubli, elle ne doit pas non plus masquer l'oeuvre d'un grand journaliste.

Tugdual de LANGLAIS
Frontispice de l'Ambigu ajouté au journal après son procès contre Napoléon.